Le Libra verra-t-il le jour ?

Article écrit par Jérémy KUCZERA, Associate Consultant, membre de la BCOM Banque&Assurance chez Beijaflore Digital

 

Stupeur et tremblements ont gagné le secteur bancaire en juin 2019 lorsque Mark Zuckerberg, dirigeant de Facebook, a annoncé la création de sa propre cryptomonnaie, le Libra. Ce projet faisait pourtant suite à d’autres déclarations, qui laissaient présager que la blockchain allait devenir pour le réseau social aux 2,4 milliards d’utilisateurs un nouveau cheval de bataille.

 

Un premier essai bousculé par le Bitcoin

Facebook n’en est pas à sa première tentative. Déjà en 2009, une première monnaie interne était créée : les Facebook Credits[1]. Le principe était simple : un utilisateur faisait l’acquisition de Facebook Credits, soit en les achetant directement auprès de Facebook, soit en testant de nouvelles fonctionnalités ou des jeux. Le bénéfice pour Facebook était triple : premièrement, l’achat de monnaie interne constituait en soi une nouvelle source de bénéfices. Deuxièmement, les incitations à augmenter son capital virtuel via les jeux et sondages permettaient de gonfler l’audience sur le réseau social et d’obtenir des informations sur le comportement de ses utilisateurs, notamment utiles dans la définition des profils type. Profils qui pouvaient ensuite être utilisés pour un ciblage optimisé de la publicité en ligne et augmenter le chiffre d’affaires : c’était là le troisième bénéfice. Alors que les Facebook Credits étaient promis à un avenir radieux, le projet fut arrêté en 2013, au moment où le cours du bitcoin connaissait une forte envolée.

Le caractère innovant de cette cryptomonnaie, à l’époque encore relativement confidentielle, a en effet attiré l’attention de Mark Zuckerberg. Facebook a alors déployé ses efforts pour attirer des experts de la blockchain et son dévolu s’est jeté sur David Marcus[2], ancien patron de Paypal. En 2014, ce dernier a donc rejoint les équipes Facebook pour mener le développement de Messenger. Quatre années plus tard, cette application de messagerie instantanée était devenue incontournable avec plus d’un milliard d’utilisateurs et c’est à ce moment, au début de l’année 2018, dans les résolutions du 4 janvier, que Mark Zuckerberg mentionne publiquement son intérêt pour le cryptage et les cryptomonnaies.

Début 2019, Facebook débauche la quasi-totalité des développeurs d’une start-up britannique, Chainspace. Cette jeune entreprise créée par des chercheurs de l’University College de Londres, travaillait sur des programmes autonomes permettant l’automatisation de certaines transactions et sur un protocole destiné à améliorer la vitesse de transaction sur la blockchain Ethereum[3]. Suite à cette acquisition, l’équipe blockchain de Facebook rassemble entre 50 et 100 personnes parmi les plus spécialisées sur le sujet.

Entre-temps, et ce malgré l’éclatement de la bulle bitcoin en 2018, David Marcus réussit à s’entourer de soutiens de poids : quelque 27 entreprises (dont Visa, Mastercard et Paypal) ont rejoint Facebook dans l’aventure en investissant chacune au moins 10 millions de dollars dans le projet. En France, c’est Iliad, la maison mère de Free dirigée par Xavier Niel, qui se distingue en étant la seule partie prenante issue de l’hexagone(4]. Enfin, en juin 2019, Mark Zuckerberg annonce pour 2020 la création de sa propre cryptomonnaie : le Libra.

 

Comment va fonctionner le Libra ?

Contrairement à ses cousines, le Libra sera adossé à des monnaies non-virtuelles, ce qui le rendra beaucoup plus stable et donc davantage attractif aux yeux des investisseurs. Rappelons que le cours du bitcoin est passé de 14000 USD à 3500 USD en 2018 après avoir été multiplié par 56 rien qu’au cours de l’année 2013 et que cette grande volatilité en fait donc un actif risqué. Ici, nous avons une cryptomonnaie qui réduit le risque de change en s’appuyant sur un panier de différentes monnaies dont le dollar américain, l’euro et le yen[5]. En plus de cet indéniable avantage, les transactions en Libra devraient être instantanées. Sur le modèle de Lydia, Pumpkin ou Paypal, il sera simple, rapide et sécurisé de recevoir ou envoyer des Libra depuis une application dédiée. Au quotidien, les utilisateurs pourront alimenter un portefeuille de devises appelé Calibra, grâce auquel ils pourront effectuer des transactions avec d’autres utilisateurs de Calibra, Messenger ou encore WhatsApp.

En termes de contrôle, le Libra s’appuiera sur un protocole de consensus BFT (Byzantine Fault Tolerant) qui en restreindra l’accès, Facebook considérant qu’un accès public ne garantit pas aujourd’hui un niveau de sécurité suffisant. La blockchain Libra reposera sur Move, un nouveau langage de programmation dont la lisibilité, selon le site web de l’association, permet de réduire les risques d’incidents de sécurité et de bugs involontaires. Enfin, les utilisateurs s’identifieront grâce à des pseudonymes et les données seront cryptées en utilisant des arbres de Merkle. Facebook se veut en effet rassurant sur le sujet sensible des données personnelles et insiste notamment sur le fait que l’entreprise californienne n’aura pas le contrôle exclusif du Libra puisque c’est en réalité une association basée en Suisse regroupant l’ensemble des parties prenantes au projet qui en aura la maîtrise : un argument qui ne semble cependant pas tout à fait convaincre le régulateur.

 

Un avenir incertain

Si les acteurs du secteur bancaire ont toujours regardé avec méfiance le développement de monnaies parallèles, le Libra les inquiète au plus haut point. Car cette nouvelle cryptomonnaie pas comme les autres, outre le fait qu’elle sera adossée à des actifs réels, est le fait d’acteurs institutionnels dont la réputation n’est plus à faire. Et c’est effectivement une réaction défensive qui prévaut, face à une menace jugée inacceptable pour les banques et les Etats. Ainsi Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’ENS et Nicolas Théry, Président du Crédit Mutuel, s’inquiètent de voir les GAFA concurrencer l’état sur cette « prérogative de puissance publique »[6]. Même refrain du côté de Bruno le Maire, Ministre de l’Economie pour qui « l’attribut de la souveraineté des Etats doit rester aux mains des Etats » et qu’il « est hors de question qu’elle devienne une monnaie souveraine »[7] tandis que d’autres choisissent un angle d’attaque plutôt original en pointant le risque climatique[8]. La France et l’Allemagne sont les plus virulents opposants eu Europe, pointant notamment leurs obligations de protection des citoyens et de stabilité financière, au point d’en faire un communiqué conjoint lors d’une réunion informelle des ministres des finances à Helsinki qui s’est déroulée le 13 septembre 2019. Et l’Union Européenne n’est cette fois pas isolée puisque la justice américaine elle-même appelle Facebook à stopper le développement de cette monnaie[9], évoquant notamment les scandales qui ont éclaboussé la firme californienne.

Des réactions qui ont bien entamé l’optimisme de Mark Zuckerberg[10], d’autant plus que le secteur de la banque, sans doute le plus régulé au monde, va contraindre Facebook à rentrer tôt ou tard dans les clous et qu’il y a fort à parier que les grands acteurs bancaires attendent le moment opportun pour attaquer si une non-conformité est avérée. Certains des principaux partenaires commencent même à quitter le navire : Paypal a annoncé son retrait le 4 octobre 2019 et depuis, les défections s’enchaînent. Mais cette levée de boucliers ne prononce pas pour autant la mort programmée du Libra puisque son développement peut encore s’intensifier d’ici que la jurisprudence se dote des instruments nécessaires pour lutter contre un phénomène inédit, qui dépasse à la fois les banques et les gouvernements.

En outre, quelques voix dissonantes se font tout de même entendre, dont celle de Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre qui, s’il admet qu’une concertation internationale est nécessaire à ce sujet, voit dans le Libra et dans les nouveaux moyens de paiement en général une transformation irrépressible du secteur que les banques et les Etats, plutôt que de mettre la tête dans le sable, devraient s’approprier pour la transformer en opportunité[11]. On découvre au passage que la Banque Centrale Européenne s’y intéresse de près et que l’idée d’une monnaie virtuelle publique fait son chemin[12]. Benoît Coeuré, membre du directoire de l’institution européenne, dirige une taskforce dont les conclusions devraient être rendues publiques à l’automne 2019[13]. Dans l’autre camp, la réaction des acteurs des monnaies virtuelles semble confirmer la tendance : loin de s’inquiéter de l’apparition d’un redoutable concurrent, les autres cryptomonnaies accueillent avec sérénité la nouvelle, y voyant l’opportunité de promouvoir et de pérenniser un modèle qu’elles ont contribué à créer[14]. Si le Libra venait donc à ne jamais voir le jour, il aura indéniablement posé un jalon dans la transformation du secteur bancaire.

 

[1] Facebook Credits, une première expérience ratée, les Echos, 17/06/2019

[2] David Marcus, le « Monsieur blockchain » de Facebook, les Echos, 11/05/2018

[3] Facebook fait une première acquisition dans la blockchain, le Figaro, 07/02/2019

[4] Xavier Niel a investi dans le projet de cryptomonnaie de Facebook, les Echos, 14/06/2019

[5] Libra : les premiers éléments sur la future crypto-monnaie de Facebook, Journal du Net, 04/10/2019

[6] Etats et banques centrales ne doivent pas laisser Facebook battre monnaie, le Figaro, 19/06/2019

[7] Pourquoi la cryptomonnaie de Facebook fait peur à Bruno le Maire, 01net.com, 19/06/2019

[8] Le Libra de Facebook, un défi pour le climat, les Echos, 22/06/2019

[9] Facebook’s Libra cryptocurrency faces pushback from US lawmakers, Cnet, 24/06/2019

[10] Facebook n’exclut pas que la cryptomonnaie Libra puisse ne jamais voir le jour, Capital, 01/08/2019

[11] Mark Carney prône un substitut digital au dollar, L’Agefi

[12] France, Germany blast Facebook’s Libra, back public cryptocurrency, Reuters, 13/09/2019

[13] Libra : une taskforce des banques centrales sur les stablecoins créée dans le cadre du G7, la Tribune, 21/06/2019

[14] Pourquoi la « Libra » de Facebook est une bonne nouvelle pour le Bitcoin et les autres cryptos, Cnet